Pierre Bourdan

Annexes Diverses


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Leclerc

par Pierre Bourdan


Pour parler de lui, ceux qui l'ont aimé doivent fuir l'éloquence, vaincre l'émotion que ranime la seule conscience de sa mort, et, aussi, faire taire cette pudeur qui conseillerait le silence si l'exemple de la vraie grandeur n'imposait un autre devoir.

« Ceux qui sont aimés des Dieux meurent jeunes... » dit le proverbe anglais. Sans doute y a-t-il au fond de ces mots, la conviction qu'un jour arrive où le meilleur des hommes gâte ou corrompt ses plus nobles tâches et que mieux vaut s'en aller intact. Mourir jeune, c'est peut-être mourir intact. Leclerc est mort intact : c'est le seul homme dont je n'ai jamais entendu médire. Mais rien ne nous empêchera de rêver à tout ce qu'il eût fait dans ces années à venir qui sont désormais la part de l'ombre.

L'homme se découvre, écrivait Saint-Exupéry, quand il se mesure avec l'obstacle. Se découvre. Se connaît, se définit. Leclerc s'est découvert, défini en 1940. Du Tchad, il a éprouvé ses forces, la trempe de ses armes. Il était seul. Une poignée de Français, au cœur de l'Afrique. La pieuvre allemande s'étendait sur le monde. Entre lui et 1a France, des millions de guerriers, des milliers de kilomètres, des années. Au Nord immédiat les Italiens, alors bien fortifiés. Le retour paraissait un songe, un défi ingénu à l'histoire. Leclerc avait cette forme suprême de la grandeur : la simplicité, cette arme supérieure des solitaires fervents, la patience. Je ne rappellerai pas comment, avec des moyens dérisoires, il infligea, d'abord aux Italiens, d'incroyables revers, ni comment, à la fin de 1940 il conquit le Fezzan et déboucha sur la Méditerranée avec un. peu plus de trois mille hommes. Un de ses lieutenants disait : « Il rend simple tout ce qui est difficile, clairement réalisable ce qui est chimérique. » Ce qu'il faut évoquer, c'est l'acte de foi qui mit en route l'épopée. Là, toujours, c'est le mot « simple » qui. vient à l'esprit : simple comme la grandeur.

La légende veut que les chevaliers errants s'engageassent « à ne point manger pain sur table » et à ne pas dormir dans un lit tant que le vœu qu'ils avaient fait n'était pas accompli, l'exploit qu'ils entreprenaient, réalisé. C'est un serment pareil qui, voilà plus de sept ans, lia solennellement Leclerc et ses compagnons : « Nous nous engageons, jurèrent-ils à Koufra qu'ils venaient de prendre, à ne pas remettre l'épée au fourreau tant que le drapeau français ne flottera pas au-dessus de Strasbourg. » Ceux qui entendirent cela, dans l'oasis infime dont ta fragilité et l'écart faisaient un absurde contraste avec le fourmillement de la puissance allemande à travers les continents, crurent à l'une de ces gageures faites pour stimuler les héros sans les leurrer, à l'une de ces incantations que l'on fait pour donner consistance à un rêve.

Or Leclerc traversa les déserts, parvint à la mer, marcha avec nos alliés sur Tunis, forma sa division blindée à Temara, passa en Angleterre, débarqua dans le Cotentin, prit Alençon, ouvrit en deux la muraille allemande du Perche, investit et prit Paris en moins de vingt-quatre heures, avança sur la Lorraine, et en Novembre 1944, forçant les formidables défenses allemandes des Vosges, alla faire flotter le drapeau français sur Strasbourg reconquise. Le serment de Koufra était tenu. L'acte de foi. avait vaincu la logique épuisante du destin, du temps et de l'espace. L'homme simple avait traversé l'obscur réseau des événements avec la sereine précision des héros.

Quand on parle de Leclerc, on revient sans cesse à Saint-Exupéry, homme, guerrier, poète. Il était le chef, tel que Saint-Exupéry le définissait, celui. qui aime ses hommes mais ne veut pas qu'ils le sachent. L'élégante silhouette-, infiniment racée, impeccable, réticente, avait l'immobilité révélatrice des êtres d'action qui ne se meuve qu'à dessein. Il y avait, dans les mouvements des mains et dans la façon d'attaquer une phrase, une espèce de timidité, presque de fragilité. Mais elle inspirait un incroyable respect qui rendait à la fois toute familiarité impossible et tout dévouement naturel. Dire que Leclerc avait du courage serait d côté de la question. ,/e crois qu'il ignorait complètement les réflexes de la peur. Son trait dominant était une prodigieuse intuition, celle, surtout, des faiblesses et des forces de l'ennemi : une connaissance quasi magique de l'obstacle et de son défaut. Elle lui servit non seulement à vaincre, mais à réussir avec une économie sans précédent de ces hommes, qu'il aimait sans jamais le leur montrer. Eux le savaient. L'argot moderne savait la légende : « C'est un seigneur... » disaient-ils sans mesurer peut-être qu'il l'était au plus pur sens médiéval : le protecteur-né, l'homme auprès de qui on cesse de craindre et de douter.

Je revois ce visage aimable, scrupuleusement rasé, au regard clair, distant et souriant auprès d'une petite tente, sur le plateau qui dominait Argentan, à trois ou quatre cents mètres des lignes allemandes : il installait généralement son P.C. au point le plus exposé, non par ostentation., mais par souci d'action rapide. Prisonnier, je m'étais évadé et le rejoignais : « Ça fait plaisir de vous revoir, me dit-il, mais, la prochaine fois, restez avec les gens sérieux. » Il nie serra la main avec une sorte de pudeur, niais ses yeux étalent heureux de retrouver quelqu'un qui, pourtant, ne comptait guère parmi tant d'autres. Là, sur ce plateau, puis à Paris, au moment de la reddition allemande, à Dompaire, à Strasbourg, puis en Allemagne, l'homme promenait ce calme en apparence insouciant qui vient des grandes certitudes et de la besogne bien préparée dans ses moindres détails. Il allait sous n'importe quel feu, sans casque, je ne lui ai vu de casque, encore était-ce le casque de cuir, que sur une photographie, s'appuyant légèrement sur une canne qui lui donnait une sorte de contenance et dont il usait parfois pour désigner un point, une position., un objectif. II ne craignait, ni ne provoquait le sort, croyant en Dieu et pensant qu'il appartenait à la Providence de décider à quel moment, lui, Philippe Leclerc de Hautecloque devrait cesser de servir...

Servir : il porta ce mot et ce verbe à son plus haut degré. Par ce mot, par cette ardente conviction, il réglait aisément tous les problèmes qui se posent à la conscience des hommes. Quand l'ennemi fut battu, il accepta encore de « servir » en Indochine Sans doute son cœur n'aimait-il pas ce genre de conflit, complexe et incalculable. Mais cela faisait partie de son rôle. La grandeur française était, pour lui, indépendante des calculs qu'échafaudent les politiques. La lutte, la lutte sans haine - il n'en avait point ; était son lot, son moyen d'expression, l'ensemble de gestes que son pays attendait de lui. Comme Saint-Exarpéry et tant d'autres, lui aussi se posa des questions. Mais sans doute pensait-il que la fausse grandeur consiste à chercher dans ces questions des raisons d'hésiter, et le devoir à considérer son pays comme un tout et les ordres de son pays comme une loi. Ainsi faisaient, autrefois, les chevaliers d'Occident auxquels il n'eût pas songé d se comparer mais à qui la postérité le rattachera.

Il était de ceux qui se dédient et, dans cette dédicace d'eux-mêmes, entraînent en. même temps leur force et leur esprit ; qui appliquent leur sens critique au meilleur accomplissement de leur tâche, non pas à sa remise en. cause. Et qui croient que l'intelligence ne vole pas plus haut lorsqu'elle cherche des doutes et des dérobades.

Cher Philippe Leclerc ! Au terme de cette brève évocation, peut-être est-il permis de dire à son ombre ce que tous ont pensé sans oser prononcer ces paroles de son. vivant. C'est qu'avec le respect de l'un des derniers preux de l'histoire de France, avec l'admiration que suscitent et susciteront toujours les gestes d'un héros simple comme la vérité, tous ceux qui Vont vraiment approché lui garderont le grand amour qu'on éprouve pour les gentils héros qui illustrent de leur grâce nos livres d'enfants et dont les sceptiques que nous fûmes s'étonnent d'avoir trouvé et connu un noble exemple parmi les hommes de notre temps.


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Sur la fin de Georges Bernanos

par Pierre Bourdan

I1 y a bien des formes de solitude. Il y a celle de l'égoïsme qui se croit sérénité, celle du mépris des hommes qui s'intitule grandeur, celle de l'aigreur qui se juge incomprise. Elles ne valent que l'indifférence, l'horreur ou la pitié. Mais il est une solitude rare, exceptionnelle, et noble. C'est celle d'un homme qui souffre avec tous les autres, par tous les autres, pour tous les autres, et que cette participation d'amour, de volonté ou de colère, à la misère humaine, isole plus irrévocablement que la haine ou l'envie. Georges Bernanos a vécu dans cette solitude-là. Autant que de ses épreuves physiques, c'est de celle-là qu'il est mort.

Ceux qui l'ont assisté dans une atroce agonie qu'aggravaient encore des sursauts de vitalité tenace, témoigneront que, pendant ce lent corps à corps de plusieurs semaines, il n'a parlé que des autres, de son pays, de sa foi, du drame universel que l'immobilité faisait vision, et l'angoisse, calvaire. Tout cela ne faisait qu'un. Car, pour Bernanos, le Gesta Dei per Francos restait une vérité brûlante et tout à fait intacte. Craindre, aimer, espérer, gronder pour la France, c'était craindre, aimer, espérer, gronder pour tous les hommes. Il ne rapetissait pas le monde en l'identifiant à la passion de son pays, il voulait que son pays, par sa qualité d'âme retrouvée, s'identifiât à l'humanité. Son universalisme de chrétien se reflétait ainsi dans son amour de la France. Ses derniers jours furent peuplés de ces images inspirées, de terreur et d'espérance. Que ceux qui ressentirent ou redoutèrent son verbe, parfois injustement cruel, et ses véhémences mesurent à cette immense ferveur d'agonisant combien cet homme était vrai, et que si la conscience ne frappait pas invariablement avec justice, elle frappait toujours pour le seul compte de la justice.

Hier encore, nous pouvions nous demander la part que l'humeur prenait à certaines outrances d'un merveilleux écrivain. Il faut aujourd'hui entendre le mot outrance au sens littéral. Il cherchait et passait outre au présent et aux contingences, mais, au rang des contingences, il mettait son confort, son bonheur, son repos et sa vie. Par delà les hommes il voyait l'homme, s'indignant que la forêt pût cacher ou étouffer ses plus beaux arbres. S'il fut parfois intolérant jusqu'à la violence, c'est qu'il refusait justement cette tolérance aux êtres qu'il admirait. L'odeur qu'on respire dans le Journal d'un Curé de campagne était bien la sienne. II attaquait rudement. « Il va trop loin », murmuraient ceux qu'il avait blessés quand eux pouvaient l'aimer. Sans doute. Mais il est allé bien loin aussi dans cette déchirante aventure de l'âme que fut pour lui la vie. Il en épuisa toutes les affres. Il en accepta tous les périls. I1 éprouva l'extrême souffrance comme une vérité nécessaire.

Saisi par la mort, son visage montrait une sérénité inouïe et un sourire qu'on n'a jamais vu sur les traits d'un vivant. Cette transfiguration qui parut miraculeuse, c'était sa libération. C'était Georges Bernanos qui se révélait, l'homme, "tel qu'en lui-même enfin" l'éternité l'avait changé. Elle consacrait l'immortelle parole qu'il avait tant aimée et dont il craignait tant l'ordre solennel : « Si vous n'êtes pas simples comme de petits enfants ! » Ce visage que la mort lui a fait prouvait à tous ce qu'il avait été, et que Georges Bernanos avait atteint son but. Il témoignait que ses colères de lutteur étaient le signe de cette ingénuité profonde, essentielle, sans laquelle il ne peut y avoir de croisade parce qu'il n'y a pas de véritable foi. Ainsi fut-il à la fois rassuré, justifié, et résumé dans sa mort. Car son visage était celui d'un vainqueur heureux.

Je ne doute pas qu'avec le temps, il ne grandisse. Dans les livres des hommes, tout peut dater ou se perdre un jour, sauf l'âme. Cela survivra, même si, quelque jour, le superbe talent du polémiste est moins perceptible à un temps dont les cibles et les règles auront changé. Peut-être notre époque, au contraire, préféra-t-elle s'incliner surtout devant le polémiste. Les vivacités mêmes du fustigateur nous donnent un prétexte commode à rabattre, pour nous rassurer, de la sévérité de ses jugements. Le Grand Mystique, lui, nous atteint par sa souveraine nudité. Le polémiste nous laissait de quoi riposter. Nous sommes désarmés devant la conscience du nous donnent un prétexte commode à rabattre, pour nous rassurer, de la sévérité de ses jugements. Le Grand Mystique, lui, nous atteint par sa souveraine nudité. Le polémiste nous laissait de quoi riposter. Nous sommes désarmés devant la conscience du grand écrivain croyant. La peur nous en détourne...

Je songe à deux autres chers disparus qui, comme lui, étaient de grandes consciences, et, si je peux l'écrire, de grandes "exigences" morales pour leurs contemporains : Saint-Exupéry, Leclerc. Deux solitaires, aussi, parce qu'ils plaçaient leur but au-delà de leur vie et de leur temps, parce qu'ils ne concevaient et n'agissaient que pour Servir. C'est bien la même lignée des Rompeurs de lances pour un noble cause. La cause de Bernanos était aussi vaste que l'avenir. De tels hommes n'auront pas vécu en vain puisque nous retrouvons leur image devant nos yeux pour reprendre confiance, lorsque nous craignons de voir l'humanité réduite à la loi du nombre, du rendement et de la statistique.

S'il me faut jamais une nouvelle assurance que le destin et la gloire de l'homme ne se résument pas à cette triste mesure, il me suffira d'évoquer la vision lumineuse d'un visage où le dernier acte d'une foi sereine ne put effacer soixante années de souffrance et léguer aux hommes, en échange de cette longue épreuve, un sourire de victoire et d'ineffable promesse.

Dernier article de Pierre Bourdan - Le Figaro, 11-12 Juillet 1948


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4 septembre 1942: les mots ont leur importance


Mardi 4 septembre 2012

Dans un télégramme qu’il adresse le 4 septembre 1942 à René Pleven, commissaire de l’Air et à Jacques Soustelle commissaire à l’Information, le général de Gaulle tient à ce que soit corrigée une maladresse commise la veille au soir dans l’émission “Les Français parlent aux Français”.

Lorsque le speaker a déclaré: ” Certes, après dix mois, la France déposait les armes etc…” le chef des Français libres a froncé les sourcils. Il réplique: ” Veuillez faire observer de ma part à Duchesne que la France n’a pas déposé les armes. Ou alors, il faudrait admettre que Vichy est la France et que la participation continue du territoire français et des Forces françaises à la guerre ne compte pour rien”.
Le Général ne s’arrête pas là: “Vous ajouterez pour Jacques Duchesne qu’au Levant, en Afrique française libre, au Pacifique et certainement en France, on n’admet pas du tout que la France ait déposé les armes. Rien n’exaspère nos combattants comme la confusion: “Vichy et la France” et l’histoire de “l’écroulement de la France”.

De Gaulle considère qu’il serait profitable d’envoyer dans l’Empire libéré et sur le théâtre des opérations d’Afrique un membre de l’équipe de la radio pour qu’il mesure la susceptibilité légitime sur de tels sujets. Il en donne par avance l’autorisation. Le même jour, il télégraphie à la délégation de la France combattante à Londres des remarques après la diffusion d’une dépêche de l’Agence française indépendante (AFI) concernant l’accord Frazer-d’Argenlieu.
La dépêche débute ainsi: “Londres, le 3 septembre, le QG de la France combattante communique: le gouvernement de Nouvelle-Zélande définit sa politique à l’égard du mouvement de la France combattante”. Le Général déroule ses observations: ” L’AFI parle comme toujours, du QG de la France combattante au lieu de dire Comité national français. J’observe aussi que cette dépêche tronque notre propre communiqué car il n’est pas possible que nous nous soyons qualifiés nous-mêmes de mouvement dans un communiqué officiel”.

De Gaulle hausse le ton et considère qu’il existe une fâcheuse dérive dont il fait porter la responsabilité à M. Maillaud et à ses assistants. Le Général conclut: ” Je vous prie de notifier à Maillaud de ma part que cette attitude de l’AFI est incompatible avec l’aide que nous lui donnons. J’envisage de rappeler à la date du 1er octobre, tous les correspondants mis par nous à la disposition de l’AFI”. Pour être bien certain que son commentaire est parvenu à destination, de Gaulle réclame un accusé de réception de son télégramme.
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Lettre du General Revers

Vichy, 24 mars 1942
adressée à 1'Amiral de la Flotte

Sanction à prendre à l'égard du soi disant Pierre BOURDAN

Par lettre 1207/2/CAB du 26 janvier 1942, j'ai eu l'honneur de vous demander des renseignements sur le nommé "Pierre BOURDAN" speaker à la radio gaulliste de Londres qui continue depuis à se livrer à une propagande anti-française critiquant les actes du Maréchal et présentant sous un jour totalement inexact le vrai visage de la France.
"Pierre BOURDAN" est un pseudonyme et ce personnage aurait appartenu avant guerre aux services de l'agence HAVAS.
Pour me permettre de faire engager des poursuites judiciaires devant les Tribunaux Militaires conformément aux Instructions de l'Amiral de la Flotte, Vice-Président du Conseil dont copie ci-jointe, je vous serais obligé de me faire parvenir dès que possible le curriculum vitæ de cet individu, ainsi que son dernier domicile connu.

Pour le Ministre et par son ordre
Le Général REVERS Chef de Cabinet
signé:REVERS

Cachet du Ministère de la guerre
Cabinet du Ministre


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Lettre du Général Darlan

Le 24 octobre 1941
VICE-PRÉSIDENCE DU CONSEIL

L'AMIRAL de la FLOTTE
MINISTRE, VICE-PRÉSIDENT DU CONSEIL

SECRÉTARIAT GÉNÉRAL
N° 4715 / SG

A Messieurs les MINISTRES et SECRÉTAIRES d'ÉTAT

OBJET: Sanctions à l'égard des Français passés en dissidence

Les sanctions applicables aux Français passés à la dissidence et variables suivant le degré de culpabilité sont les suivantes
1) - sanctions administratives (élimination des cadres par révocation, mise à la retraite, etc... )
2) - sanctions pénales par poursuites judiciaires devant les tribunaux militaires,
3) - déchéance de la nationalité française, mise sous séquestre et liquidation des biens.

*

Les premières doivent être prises directement par chaque département Ministériel pour les fonctionnaires relevant de son autorité.

*

Ma lettre n° 2719/SG du 30 juin 1941 a précisé les conditions dans lesquelles le Garde des Sceaux devait être saisi par les différents Départements pour l'application des sanctions du paragraphe 3 dans les cas les plus graves, aux dissidents dont la culpabilité est nettement établie et vis-à-vis desquels les sanctions prévues peuvent être prises sans aucune contestation.

*

En ce qui concerne les sanctions pénales (paragraphe 2), je vous précise que seuls les tribunaux militaires ou maritimes ont qualité pour connaitre les délits d'atteinte à la sûreté intérieure de l'Etat, de trahison et de désertion relevés contre tout Français aussi bien civil que militaire.
Or, de nombreux Français, commerçants, industriels, fonctionnaires ou anciens fonctionnaires jouent, à l'étranger, un rôle actif dans la dissidence soit par leur propagande antinationale, soit en manifestant contre la politique française ou la personne du Maréchal.
Cependant, à la lecture des comptes-rendus des tribunaux militaires, il apparait que le nombre des personnes poursuivies est très faible en dehors des militaires ou marins.
J'ai donc l'honneur de vous demander d'adresser au Général d'Armée, Ministre, Secrétaire d'Etat à la Guerre, avec votre avis au fur et à mesure de leur réception, les renseignements recueillis sur l'activité dissidente de tous les Français, civils ou militaires, fonctionnaires ou non fonctionnaires relevant ou ayant relevé directement ou indirectement de votre Département.
Vous voudrez bien joindre à cette transmission, chaque fois que ce sera possible, le curriculum vitæ des intéressés et l'indication de leur dernier domicile connu en vue de permettre l'ouverture éventuelle de poursuite à leur égard devant la juridiction militaire.

F.DARLAN
POUR AMPLIATION;
P/O le Secrétaire Général Adjoint,

Signé : COHENDET


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TEMOIGNAGE D’ANDRE GILLOIS– 1998


C’est le 22 février 1946 que je partis pour Guéret avec Pierre BOURDAN et Jean OBERLE. Nous y fûmes reçus par le Maire de la ville, le docteur LAGRANGE. Le soir même commencèrent les réunions au cours desquelles Jean OBERLE et moi soutenions la candidature de Pierre BOURDAN aux élections législatives. Cela dura trois jours, trois jours d’amitié mais aussi trois jours de discours et de banquets à Guéret, à la Souterraine, à Aubusson, à Bourgueneuf. L’éloquence coulait partout à pleins bords, mais aussi le vin rouge. La Creuse est, paraît-il, le département français où l’on boit le plus de vin rouge. Nous avions, tous les trois, l’impression de vérifier l’exactitude de ce record, et Pierre, qui conduisait la voiture dans laquelle nous revenions tous les trois après tant de libations, évita de justesse un accident qui faillit mettre fin à la campagne et à notre aventure terrestre.

Nous rentrâmes à Paris pour y reprendre la publication du journal ou plutôt du périodique que nous avions fondé ensemble pour tenter de faire survivre l’équipe française de la B.B.C. A cet hebdomadaire, nous avions tout naturellement donné le titre de l’« Equipe » et ce titre avait même été déposé par nos soins, mais par un de ces tours de passe-passe si fréquents dans certains milieux, une autre équipe s’en était emparé et nous avions dû nous contenter de nous appeler « Bref », titre prémonitoire du reste puisque son existence ne dura qu’une année.

Le 23 février 1946, jour de notre retour de Guéret, paraissait le numéro 15 qui contenait une interview du Père Riquet, « Adjudant chef, déporté, prédicateur à Notre-Dame ». Il m’y parlait entre autres « de tous ces Français hier encore unis dans une commune résistance ! » Dans son article, OBERLE parlait, lui, « des faux résistants, ceux qui furent légion à la libération ». Je parlais, moi, dans le même numéro, du gouvernement mondial, l’idée d’Einstein que venait de reprendre un millier de savants et d’intellectuels américains. L’article de Pierre, notre Directeur politique, s’intitulait « L’Economie d’Ubu-Roi » et sa critique du gouvernement serait encore valable aujourd’hui.

Là-dessus, il devint ministre, chargé de l’Information, et, le jour de son installation, avenue de Friedland, nous allâmes, Jean OBERLE et moi, lui rendre visite dans un grand bureau. Il bondit immédiatement de son fauteuil pour nous accueillir avec un enthousiasme puéril, en nous disant à peu près : « Enfin des gens qui n’ont rien à me demander ! Depuis deux jours que je suis ici, je n’arrête pas de répondre que je ne peux rien pour tous ceux qui me sollicitent pour quelque chose. »

Et puis nous allâmes nous installer dans je ne sais quel bistrot pour y retrouver le beaujolais et la nostalgie des souvenirs.

Il est inutile d’invoquer après tant d’autres la période héroïque des « Français parlent aux Français ». Pierre BOURDAN en était la vedette incontestée et c’est OBERLE qui l’a décrit le mieux : « Petit de taille mais musclé, le teint mat, les cheveux châtains, l’œil rêveur, un peu vague avec quelque chose de mélancolique dans le regard. Fort intelligent, plus fin que spirituel, a de la culture littéraire, un amour profond de la poésie. Un cœur d’or, de la timidité, de la modestie, de la délicatesse et le culte de l’amitié. » Bref, toutes les qualités permettant à ses amis de lui prédire une carrière éblouissante.

Tout cela pour mourir sottement, par amour du sport et du risque. Ma dernière visite fut celle que je lui fis au temple de l’Oratoire où ma tristesse fut presque effacée par la fureur de constater que le Général DE GAULLE ne s’était pas fait représenter à son enterrement. Dînant le soir même avec Rémy, ce fut sur lui, qui n’y pouvait rien, que je passais ma colère.

Je sais bien qu’il y a quelque indélicatesse à invoquer ici ce qui, de leur vivant, opposait ces deux êtres exceptionnels, mais ils étaient l’un et l’autre entiers avec passion et leur premier contact avait été mauvais.

Il y avait certes, autour du Général, une atmosphère créée non par lui, mais par cette espèce de passion malsaine qui flotte toujours autour du pouvoir, même quand celui-ci est encore plus virtuel que réel. Une grande aventure commençait et le mot « aventurier » a quelque chose de péjoratif, ce à quoi peuvent être sensibles justement ceux qui ne veulent y voir que la grandeur.

Pierre BOURDAN vit DE GAULLE pour la première fois le 19 juin. Il a raconté lui-même cette entrevue dont on sait bien qu’il sortit déçu. Il ne le dit pas mais il ne ressentit pas l’exaltation qu’il avait éprouvée la veille en écoutant non pas l’appel du Général mais le discours de CHURCHILL aux Communes. Il semble que l’admiration, si justifiée du reste, que lui avait inspirée le chef du peuple britannique ait occulté ce qu’il y avait de grandiose dans le personnage, dans l’attitude du Général français.

Rien ne transpira jamais de cette antipathie dans les si nombreux discours que prononça Pierre BOURDAN à la B.B.C, et l’on peut dire même que paradoxalement la parole de BOURDAN contribua à fortifier le gaullisme des Français.

Y a-t-il eu de ce fait chez Pierre BOURDAN une espèce de rancœur qui le rangea dans l’opposition ? C’est là un problème psychologique que l’on est en droit de se poser. Pour le résoudre et même pour l’exposer, il faudrait un Shakespeare !

Hélas ! les Shakespeare se font rares et nous devons pourtant poser le problème ans que cela nous empêche d’admirer à la fois DE GAULLE et Pierre BOURDAN.

Andre GILLOIS


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TEMOIGNAGE DE PAUL-HENRI SIRIEX – 1998


Pierre BOURDAN appartient à la lignée des journalistes qui ont œuvré passionnément à la libération et à la défense de la France. Formé à l’école de Paul Louis BRET, Grand patron de l’information, à Londres, avant guerre ainsi que Maurice SCHUMANN, journaliste et homme politique disparu récemment, tous trois étaient des êtres hors série, sympathiquement attachants.

Paul Louis BRET, gentilhomme viticulteur de la respectable société protestante de Montpellier, humaniste sans étalage de culture comme on les aime Outre-manche, avait fait du journalisme une technique rigide sans improvisation, d’une probité intellectuelle sans faille ; il était la véritable clé de voûte de cette équipe qu’il dirigeait avec mæstria et a marqué profondément de son empreinte ses deux collaborateurs.

Si Maurice SCHUMANN émaillait sa conversation de piquantes anecdotes, Pierre MAILLAUD opposait une certaine froideur à une rigueur dans le raisonnement due probablement à ses origines albigeoises. Profondément cultivé, il avait acquis sa culture pas tellement sur les bancs du lycée ou de la faculté, mais au hasard de la vie, de sa vie à lui, sans méthode connue et éprouvée, en gourmet qu’il était. Il semblait parfois comme égaré dans le siècle, une sorte de François VILLON, avec ses tumultes intérieurs, plus délicats peut-être. Comme son patron Paul Louis BRET, il avait une conception scrupuleuse de l’information et était aussi volubile en anglais vernaculaire ou idiomatique qu’en citations shakespeariennes. Je le vois encore « tapant » son papier diplomatique, impeccable dans sa présentation et sans la moindre faute de frappe, le regard perdu au-delà du clavier dans les nuages noirs de l’avant-guerre…

Pierre MAILLAUD, alias BOURDAN, très légitimement, tenait le premier rôle après BRET. Il exerçait sur ses interlocuteurs un charme quasi-ensorcelant auquel le timbre suave de la voix et une légère coquetterie d’un œil ne faisaient qu’ajouter. On comprenait sans peine que sa culture et la sûreté de son jugement sur l’évolution des évènements lui aient valu l’amitié confiante des frères Théo et Erich KORDT qui rongeaient leur frein auprès de RIBBENTROP en s’efforçant d’éviter le pire avant de participer activement à la résistance allemande contre HITLER.

Lors de la crise des Sudètes en 1938, Pierre MAILLAUD se fit remarquer pas ses dépêches téléphonées considérées par l’ensemble de la presse comme les plus directes et les plus sûres quant à leurs sources. L’estime dont il jouissait auprès de ses confrères britanniques et américains était plus qu’un témoignage.

Pierre BOURDAN, après la défaite et l’éclatement de l’équipe, devint très vite avec Maurice SCHUMANN, le chef de l’information et le futur chroniqueur, guetté chaque soir dans la France occupée, des émissions de la BBC « Les Français parlent aux Français ».

Perpétuel explorateur d’un champ d’action à sa mesure, il semblait dépourvu de toute ambition politique. Aussi, sommes-nous surpris de le retrouver sur les bancs de l’Assemblée Nationale, au lendemain de la Libération en 1945. Il a raconté dans un vivant « carnet de retour avec la Division Leclerc » Ed. Trémois – 1945 – comment il avait traversé les lignes allemandes en Normandie, pour être l’un des premiers à Paris, et réussi à s’échapper du train qui l’emmenait en Allemagne, lui, le Pierre BOURDAN des « Français parlent aux Français » des années noires.

Edouard HERRIOT, Président de la nouvelle Assemblée, devait reconnaître en ce jeune collègue un « élu » parmi les élus. Peut-être était-il pour lui une sorte de refuge d’humanisme authentique dans la gent parlementaire nouvelle ? Il l’avait aussitôt entouré d’une affection quasi paternelle dans ce milieu composite. Sa fréquentation des célébrités artistiques et littéraires d’alors pouvait rassurer ses amis, non sans les inquiéter parfois.

Après le départ du Général de Gaulle et le vote de la Constitution de la IVème République, un président du Conseil, d’une rare culture lui aussi, Paul RAMADIER, devait en faire son ministre de l’Information ; un ministre qu’il se plaignait de ne pas trouver toujours à la table des conseils hebdomadaires de l’Elysée…

Nos voies devaient se croiser souvent avant la guerre, puis dans les circonstances dramatiques de la défaite et de la France Libre avec leur cortège de contradictions. Pierre MAILLAUD avait compris les raisons qui m’avaient amené à vouloir quitter Londres et l’atmosphère souvent pénible de Carlton Gardens. Aussi, lorsque les circonstances avaient changé, Pierre ayant appris que Carlton Gardens demandait mon retour à Londres, il m’envoyait un télégramme à Beyrouth : « Ayant appris par Carlton Gardens que Quartier Général souhaitait votre retour et connaissant motifs votre départ sans me permettre vous donner avis crois cependant devoir vous dire que pour raisons intérêt mouvement votre présence à Londres pourrait rendre les plus grands services. Amitiés de tous ».

Ce fut pour moi un témoignage précieux d’amitié.

Pierre MAILLAUD devait nous quitter, probablement sans grandes illusions sur le culte de ses contemporains pour cette authentique philosophie de la vie et de la liberté à laquelle il avait donné le meilleur de lui-même…

Paul-Henri SIRIEX


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Photo d'anciens élèves de la classe de Pierre Bourdan

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Buste en bronze de Pierre Bourdan par P Surtel

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Médaillon de Pierre Bourdan par G.C Revol

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